Sine – Seine

L’itinéraire de Pape Teigne Diouf est celui d’un enfant de l’Afrique, sans cesse aux prises avec les pluralités de ce continent si riche et si ambigu, dualité surtout, et confrontation entre tradition et modernité.

Les sources de l’œuvre de Pape Teigne Diouf sont indéniablement à rechercher au cœur de son enfance, vécue comme une véritable initiation. Ses plus tendres années se sont écoulées dans la vie paisible et coutumière du village de Diakhao, centre d’une des régions les plus traditionnelles du Sénégal. Bien que ses parents et quelques-uns de ses frères et sœurs résident à Dakar, c’est à Diakhao qu’il doit recevoir son éducation, au plus près de la culture Sereer, dans le berceau même de son peuple.

Là, dans les gestes de la vie quotidienne du village commence, de manière presque fortuite, l’apprentissage du créateur. L’enfant est marqué et véritablement véritablement fasciné par l’omniprésence du faire, qui rythme l’engrenage des jours, qui façonne les rapports sociaux, qui peuple de mille gestes l’espace quotidien. Chaque objet usuel, chaque bien de consommation doit en effet être produit au gré des besoins, la plupart du temps avec des matériaux de récupération ou les ressources du milieu naturel. Cette osmose entre le milieu de vie et la production humaine reste une des préoccupations de l’artiste actuel.
Sa liberté d’enfant africain lui permet d’observer à loisir l’activité des artisans, d’étancher sa curiosité à la source de leur savoir-faire, de s’imprégner de leurs gestuelles. De cette observation et de cette nécessité de produire chaque objet, sont nées les premières œuvres de Pape Teigne Diouf, jouets d’enfants construits à partir de matériaux de récupération.

L’histoire de ses premières années est celle d’un enfant captivé par le travail manuel, d’autant plus qu’il en ai en partie exclu. En effet, il appartient au lignage aristocratique de la société Sereer et lui est donc de fait interdites un certain nombre d’activité, réservées soit aux femmes, soit aux hommes des autres castes. Cette codification de la vie sociale et l’empreinte de l’éducation Sereer la plus traditionnelle sont d’autres aspects qui ont profondément marqué son enfance et sa création. Il faut comprendre ce monde traditionnel comme globalisant : la vie est un tout, les rapports sociaux, les rapports individuels, la religion, les actes quotidiens sont un tout dont il faut s’appliquer à harmoniser les parties. La religion, ou plutôt la mystique animiste est ce facteur d’harmonie en même temps que le référent de vie. Pape Teigne Diouf a été très tôt au contact de ces croyances et de ces pratiques religieuses, car il a partagé, jusqu’à l’âge de dix ans la vie quotidienne de son grand-père Thiedo, homme possédant les connaissances mystiques, véritable religieux de la tradition animiste. L’enfant assistait à certains rituels, et son imagination a été frappée par la réalisation de gris-gris, ornés de signes mystérieux, de dessins codifiés. Ces glyphes incantatoires forment l’univers visuel du village : ils sont inscrits par les femmes dans la terre des poteries, se retrouvent sur les maisons, sont effectués par les enfants eux-même lorsqu’ils gardent les troupeaux, contre les redoutables prédateurs rôdant aux alentours. Ces signes sont une protection contre un monde invisible omniprésent, dont les manifestations sont à redouter autant qu’à prévenir par divers gestes magiques : réalisation de gris-gris, cérémonies religieuses dans lesquelles danse et musiques animent l’espace naturel vénéré comme siège de la puissance magique. Cette mystique Sereer, essentiellement axée sur la vénération d’esprits naturels maîtres de certains lieux en même temps qu’omniprésents, est déterminante dans l’édification du monde visuel de l’artiste, notamment dans sa perception de l’espace.

L’apprentissage du peintre, apprentissage plus « technique » est bien loin de cette initiation d’enfant africain, toutefois il ne parviendra pas à effacer cette première éducation.

Âgé de quinze ans, Pape Teigne Diouf doit regagner Dakar, pour recevoir une instruction secondaire. Ce monde de la ville, davantage « occidentalisé », est celui des épreuves et de la confrontation à la réalité. A 18 ans, travaillant déjà de nuit pour gagner de l’argent, Pape Teigne Diouf rentre à l’école nationale de Beaux-Arts, où il suit un enseignement résolument contemporain dispensé par des professeurs en grande majorité français. Il appréhende et apprend à maîtriser les techniques picturales classiques et plus « occidentales ». Il suit aussi des cours d’histoire de l’art, étudiant, de l’antiquité à nos jours, les grands mouvements de l’art européens. Après quelques années d’apprentissage généraliste des techniques plastiques classiques et de l’histoire de l’art, il s’oriente vers la section « décoration/graphisme » de l’école. Cela l’amène à fréquenter le monde du théâtre, de la télévision, et à réaliser un mémoire de fin d’étude sur la scénographie. Dés sa sortie de l’école, il est remarqué au cours de plusieurs expositions qui ont lieu dans des galeries de plus en plus prestigieuses. Il est désormais connu et reconnu au Sénégal notamment par la réalisation de décors d’importance pour la télévision nationale et par ses collectionneurs célèbres, issu de la famille présidentielle sénégalaise ou par des stars résidant en partie au Sénégal.

Cette fréquentation de l’école nationale des Beaux-Arts l’a sans doute amené à perfectionner un discours sur son œuvre et à mener une véritable réflexion de plasticien et d’intellectuel. Son œuvre est en effet délibérément axée sur la recherche de l’africanité, sur cette culture traditionnelle qu’il veut faire vivre et animé, dont il veut éviter la disparition ou le déclin, amorcé par sa confrontation au monde occidental. Dans cette optique, il fait appel à ses frères, autres peuples africains dont la culture traditionnelle est plus résistante à l’érosion imposée par la modernité : les Pygmés, les Masaïs, les Peuls. La représentation des Peuls chez Pape Teigne Diouf va plus loin que cette évocation d’une Afrique traditionnelle : elle est aussi la représentation picturale d’images mentales gravées dans son imaginaire pendant l’enfance : il décrit et poétise ces files de nomades arrivant dans les villages pour y passer la saison sèche, file d’hommes et d’ânes surgissant de la brume de chaleur, de cet inexorable frémissement, troupes chargées s’étendant sur des kilomètres, effectuant leurs transhumances coutumières. Le processus de création de Pape Teigne Diouf est le mûrissement de ces images fortes, puisées à la source même de cette Afrique vécue ; il est quête de la terre d’enfance, recherche fondamentale impulsée par la maturation de réminiscences, de ressenti émotif et d’une irrépressible nécessité de création qui fournit à l’œuvre énergie nécessaire à l’évolution formelle.

Le mode, le principe même de création est aussi engagé : il est celui du mode de vie de millions d’âmes africaines : l’adaptation au milieu. Pour Pape Teigne Diouf, la création doit être en symbiose avec le monde quotidien du créateur, et pour cela le créateur doit savoir se contenter de ce qui est à sa disposition pour créer. Ainsi, l’Afrique lui a permis le gigantisme, l’utilisation du bois, de l’os, des déchets rejetés par la mer. A Paris, dans un espace plus réduit, son mode d’expression doit s’adapter à cet espace, à un nouveau type de matériaux de récupération, plus industriel. Symbiose donc entre le créateur, l’œuvre créée, et le milieu de création, mais aussi symbiose entre ce qui est représenter et les moyens mis en œuvre pour leur représentation ; la représentation pathétique de visages de mendiants se fait à l’aide de déchets rejetés par la mer, de la même manière que ces pauvres êtres sont des déchets rejetés par la société.

Pape Teigne Diouf nous offre dons à voir une œuvre engagée, tant dans ses processus créateurs que dans les idées qui les sous-tendent. En plus de la défense de sa culture, profondément choqué par ce que crée le mode de vie moderne, il lance un appelle humaniste de solidarité, d’entraide, de paix et de respect. Il dit vouloir « informer celui ou celle qui regarde la toile que l’on n’est pas éternel, et donc dans l’obligation de se donner la main ».

Pas encore de commentaires

Laisser un commentaire